Kamal Raw : quand la couture devient une grammaire d'identité visuelle
Selon Dakar92, le graphiste et décorateur sénégalais Kamal Raw vient d'ouvrir à Dakar un atelier où la couture devient un véritable système d'identité visuelle.
Margaux Delattre·mis à jour 18 août 2026

En articulant damier noir et blanc, rouge régulier et tissu « nàat » comme une grammaire partagée, il prolonge six années de création dans un lieu pensé comme un laboratoire de design. Pour nous, artisans de l'image, son approche replace une question essentielle: comment une signature tient-elle dans le temps sans s'épuiser?
Quand la mode sert de papier à dessin
Kamal Raw n'a pas simplement changé de support: il applique au textile des réflexes de graphiste. Au Labo Kamal Raw, inauguré le 1ᵉʳ mai au quartier Castors, chaque habit conjugue trois éléments visuels récurrents qui fonctionnent ensemble comme une charte graphique portable. La coupe, toujours ajustée, et la finition viennent boucler cette cohérence.
Ses habitués le confirment: partout dans le monde, un vêtement griffé Kamal Raw est immédiatement reconnu. Mieux, ses clients savent distinguer un original d'un plagiat — preuve qu'une marque visuelle a réellement pénétré la mémoire collective. C'est exactement ce que nous cherchons, en tant que concepteurs, à installer dans l'esprit des gens.
Les symboles comme arguments de design
Le créateur ne se contente pas de répéter un motif: il l'ancre dans un récit. Il explique que « le damier noir et blanc renvoie aux piliers et valeurs du mouridisme, le blanc symbolisant Serigne Touba et le noir, Cheikh Ibra Fall ». Le tissu nommé « nàat », dont les motifs évoquent le plumage de pintade, est qualifié par Kamal de protecteur, « presque talismanique » dans la cosmogonie wolof. Quant au rouge, il le décrit comme « l'une des couleurs que tous les humains ont en commun, par notre sang ».
Cette iconographie répond à une double fidélité: aux Baay Faal comme figure sénégalaise reconnaissable à l'international, et à sa propre histoire. C'est ce passage du symbole à l'identité de marque qui intéresse la création contemporaine — une grammaire qui n'est pas arbitraire, mais habitée et transmissible. Dans notre pratique, n'est-ce pas là ce qui distingue un simple logo d'un système vivant?
Un atelier pour penser l'industrie à plusieurs
Le Labo Kamal Raw est aussi un espace collectif. Le créateur y partage les lieux avec Fatima Zahra Rootsy, fondatrice de la marque Doxalin, figure montante remarquée lors de la dernière édition du Jaba. Pour lui, une industrie culturelle ne s'édifie jamais sur un talent isolé: elle se construit dans les ateliers, les écoles et la circulation des idées entre générations.
Son objectif pratique, comme il le formule, est également parlant: « je veux que mon client ou ma cliente puisse porter le même habit pour aller au bureau, dans une soirée de gala comme pour ses courses, sans trop en jeter ni se faire mésestimer ». Une pièce, plusieurs contextes — exactement ce que recherche l'identité visuelle la plus aboutie.
Pour nous qui travaillons l'image, ce projet rappelle une évidence utile: la cohérence n'est pas un carcan, c'est ce qui rend un signe lisible dans la durée. Quand chaque détail visuel porte une intention documentée, la marque n'a plus besoin d'être expliquée — elle se reconnaît. Et c'est, finalement, toute la promesse d'une identité bien dessinée.