L'évolution des langages visuels : des pictogrammes sumériens aux emojis
L'agence de branding Graphéine a mis en ligne un dossier retraçant l'évolution des langages visuels, des pictogrammes sumériens jusqu'aux emojis contemporains, en passant par la normalisation Unicode.
Maxence Prieur·mis à jour 26 août 2026

Graphéine publie une étude sur l'histoire des systèmes de communication universels
Un panorama utile pour quiconque s'intéresse à la construction d'un système graphique plutôt qu'à sa seule surface esthétique.
Une généalogie des formes communicantes
Le dossier s'ouvre sur l'évidence: avant les mots, il y a les signes. Les Sumériens gravaient des symboles minimaux dans l'argile, les hiéroglyphes égyptiens combinaient pictogrammes et phonogrammes en structures lisibles. Dans les années 1920, trois Autrichiens ont conçu Isotype, méthode fondée sur des symboles simplifiés destinée à rendre les données statistiques accessibles aux ouvriers — un choix formel qui nourrira plus tard la signalétique routière et les pictogrammes olympiques.
Quarante ans plus tard, Susan Kare dessine les icônes du Macintosh pour Steve Jobs, dont le pot de peinture. À la fin des années 1990, le designer japonais Shigetaka Kurita met au point les premiers emojis pour téléphones portables. La filiation entre ces objets graphiques ne va pourtant pas de soi: chacun répond à un support, à un public, à une contrainte technique différents.
Standardisation, résistance, dérive
La quête d'une langue universelle n'est pas nouvelle. Comme le rappelle le dossier en citant Umberto Eco, elle oscille entre recherche d'une langue adamique originelle et invention d'un système pasigraphique capable de reproduire les structures de la raison. En 1949, Charles Bliss propose le système le plus abouti: 50 symboles de base, combinables en milliers d'expressions, toujours employé dans certains hôpitaux américains pour des patients ayant perdu la parole.
Le champ ne se limite pas à l'humain. Au début des années 1970, Yerkish — un langage visuel composé de lexigrammes géométriques — a permis à la guenon Lana, puis au bonobo Kanzi, de formuler des requêtes. Kanzi maîtrisait 400 signes, l'équivalent d'un enfant de deux ans, selon les travaux menés par la primatologue Sue Savage-Rumbaugh pendant 23 ans au Language Research Centre de Georgia State University.
Côté typographie, Unicode, créé en 1991 pour dépasser les limites de l'ASCII, a permis l'encodage de 292 systèmes d'écriture vivants ou éteints, numérisés pour préserver les langues disparues. L'atelier de recherche typographique de Nancy a produit 146 glyphes pour des langues manquantes, en collaboration avec des designers locaux sur les idéogrammes chinois, coréens et japonais. Le dossier pointe ici une tension décisive: pour insérer ces caractères dans le carré standardisé, les chercheurs en modifient parfois les proportions — une harmonisation contestée, perçue comme une atteinte culturelle.
Ce que le praticien doit en retenir
Trois enseignements structurent ce corpus pour un designer d'identité. D'abord, chaque système graphique naît d'une contrainte technique — support, taille, public, canal — et non d'une esthétique autonome. Ensuite, la normalisation porte en elle sa propre critique: standardiser un glyphe, c'est choisir ce qu'on aplatit au passage. Enfin, la communication universelle n'existe qu'au prix d'une réduction, qu'il s'agisse d'un emoji, d'un pictogramme olympique ou d'un lexigramme pour primate.
La prochaine étape pour Graphéine: transformer ce panorama en outil de travail — grilles, critères d'arbitrage, principes de composition — plutôt qu'en simple récit chronologique.